Retour aux archives de A la une !
A la une de février 2004
Petite leçon de biodynamie
De plus en plus de vignerons, alsaciens ou non, se tournent aujourd'hui vers la culture "biodynamique" dans l'optique de favoriser au maximum le développement de la vigne et du raisin. Mais que se cache-t-il derrière le terme de "biodynamie" ? Quels en sont les principes fondateurs et les pratiques culturales ? Quelles différences existe-t-il entre culture biologique et culture biodynamique ? Quels résultats peut-on en obtenir ?

20dalsace.com s'attache ce mois-ci à faire la lumière sur ce concept qui tient autant de la philosophie et de l'ésotérisme que de la biologie végétale et de la pédologie et qui s'inscrit dans une certaine conception de la Vie.
Rudolf Steiner, père de la biodynamie

Jean-Christophe Bott-Geyl, François Barmès, Marc Tempé, Eric Rominger... La liste des producteurs alsaciens adeptes de la biodynamie n'a cessé de progresser ces dernières années. Si certains d'entre eux n'ont tout d'abord pas souhaité afficher leurs différences, ils paraissent vouloir sortir de l'ombre aujourd'hui et revendiquer haut et fort, parfois avec l'aide d'organisme certificateur, leur appartenance à cette mouvance née au début du XXe siècle sous l'impulsion de Rudolf Steiner.

C'est en effet à ce philosophe autrichien, né en Croatie en 1861 et mort à Dornach en Suisse en 1925, que l'on doit les principes théoriques de la biodynamie. L'oeuvre et la pensée de Rudolf Steiner ne se limitent pas à la seule problématique de l'agriculture en général et de la viticulture en particulier, mais s'appliquent, bien au contraire, à une pléiade de domaines, de la médecine à la pédagogie, en passant par les arts, la politique et la métaphysique.
Rudolf Steiner

Connue sous le nom d'anthroposophie, la philosophie de ce disciple de Goethe - mentionnée au chapitre des sectes et l'argent du rapport de l'Assemblée nationale n°1687 de 1999 - se définit comme "une synthèse entre la science, l'art et la religion à partir d'une investigation rigoureuse des réalités du monde et de l'esprit". Il s'agit de prendre conscience de l'élément suprasensible qui habite chaque être vivant, qu'il soit animal ou végétal, et des effets qu'exercent sur lui les forces de vie.

Ainsi, l'homme, l'animal ou la plante résulte non seulement d'un processus biologique, mais s'affirme aussi d'un point de vue supranaturel comme un élément en devenir qui, sous l'action des lois cosmiques qui régissent l 'univers, est appelé à prendre pleinement sa place dans son environnement en tant qu'être vivant, constitué d'une matière et d'un esprit. Il s'agit alors de tenir compte de tous les flux d'énergie, qu'ils soient chimiques, biochimiques, solaires, cosmiques ou spirituels et de saisir toutes les lois intimes de l'univers.

Pour Rudolf Steiner, la méthode scientifique ne s'oppose pas à une vision moins matérialiste du monde dans lequel nous vivons. Ce point de vue philosophique fait toujours l'objet de nombreuses controverses, notamment dans le domaine de la pédagogie et de l'éducation avec la naissance et le développement de structures éducatives estampillées "méthode Steiner" (aussi connues sous le label "Walford Education") qui prônent le décloisonnement des matières traditionnelles, l'apprentissage par l'expérience, le développement des activités artistiques et une plus grande ouverture spirituelle.

La sagesse populaire veut d'ailleurs que la Lune soit l'un des moteurs du métabolisme des végétaux. Partant du principe selon lequel le Soleil et la Lune exercent une action sur les végétaux, et donc sur la vigne, pourquoi les autre planètes du système solaire n'auraient-elles pas non plus une part d'influence sur leur développement ?

La biodynamie, finalement et grossièrement, ne fait qu'appliquer des recettes de grands-pères, basées sur des observations empiriques. Si le monde scientifique a longtemps boudé le phénomène, elle se penche plus facilement aujourd'hui sur l'éventualité d'une influence planétaire sur la biochimie végétale, admettant même certains résultats significatifs.

Et concrètement ?

Redonner de la vitalité au sol et à la plante à l'aide de préparations biodynamiques pour lui permettre de s'exprimer pleinement tout en tenant de compte des rythmes cosmiques, voilà en quelques mots l'objectif du viticulteur biodynamique.

La vigne, longtemps pervertie par les apports d'engrais chimiques, de pesticides, d'insecticides, en aurait perdu ses facultés de défense et de réaction face aux éléments extérieurs.

Tout comme l'agriculture biologique, l'agriculture biodynamique s'oppose à l'utilisation de tels produits qui dénaturent les sols et inhibent le développement de micro-organismes décomposeurs. Cependant, l'agriculture biodynamique va encore plus loin en laissant de côté tout produit phytosanitaire, même à base de sels minéraux ou d'extraits de plantes, à l'exception du soufre et du cuivre, mais en utilisant plutôt des tisanes de plantes, des cristaux de roche, des composts animaux ou végétaux décomposés et fermentés et parfois même des préparations étonnantes aux noms mystérieux.

C'est le cas, par exemple, de cette préparation "500", autrement appelée "bouse de corne" - obtenue à partir d'une bouse placée dans une corne de vache - , censée mobiliser les éléments du sol vers la plante en agissant directement sur les racines pour qu'elle se développent ; cette "501", alias "silice de corne", qui favorise l'assimilation par les feuilles des oligo-éléments contenus à l'état homéopathique dans l'atmosphère, ou encore de la "507", une mixture à base de valériane, qui active la mobilité du phosphore dans le sol et forme une couche thermique protectrice autour du compost, pour permettre à la vigne de se sublimer.

Toutes ces préparations - et il existe bien d'autres - nécessitent une "dynamisation" préalable, une opération qui consiste à les brasser dans de l'eau tiède selon un mouvement en spirale que l'on inverse soudainement à plusieurs reprises. En une heure de brassage, la préparation est "dynamisée". Elle est ensuite appliquée lors des jours "favorables" définis par le calendrier des semis, un document établi par Maria et Matthias Thun sur la base de recherches et expériences réalisées depuis cinquante ans, mettant en parallèle la position des planètes et les différents phases de développement de la plante.

Les jours favorables sont regroupés en quatre catégories : les jours feuilles, les jours fruits, les jours fleurs et les jours racines. Ainsi, les applications de préparats effectués en jours fruits favorisent le développement du fruit, en jours feuilles la partie aérienne de la plante, en jours racines l'activité racinaire, et en jours fleurs, la fleur.
La biodynamie en France

Même si la première reconversion de ferme en France apparaît en 1925 - en Alsace !!-, c'est au début des années 70, avec l'émergence des mouvements écologistes, que la biodynamie a véritablement pris naissance en France, soit environ un demi-siècle après que Rudolf Steiner ait posé les bases de l'anthroposophie appliquée à l'agriculture.

Déjà en 1958,est créée à Strasbourg l'Association française de culture biodynamique qui ne compte alors qu'une petite centaine de membres , principalement des jardiniers. Tout s'enchaîne effectivement dans les années 70 avec la création en 1973 du Syndicat de l'agriculture biodynamique, et la naissance, en 1975, du Mouvement de culture biodynamique.
La biodynamie connaît depuis les années 90 un essor sans précédent et attire de plus en plus de viticulteurs, conscients qu'une meilleure qualité de leur vin ne pourra intervenir qu'en améliorant la qualité de leurs raisins.

Depuis juin 2002, il existe en France une Maison de la culture biodynamique. Située 5, place de la gare à Colmar (Haut-Rhin), elle abrite les deux organisations citées plus haut, ainsi que l'association Demeter, qui attribue après contrôle sa marque aux transformateurs et distributeurs des produits issus de l'agriculture biodynamique.


La biodynamie dans le monde

L'Australie est le pays où la biodynamie connaît aujourd'hui le plus gros succès dans le monde. Sous l'influence d'un seul homme - à savoir Alex Podolsky, qui a su mobiliser tous les réfractaires à l'agriculture traditionnelle -, l'agriculture biodynamique australienne s'est très fortement développée et atteint aujourd'hui en surface de terres cultivées une valeur dix fois supérieure à celle de la France.

Derrière l'Australie, on retrouve les pays germaniques et scandinaves, avec en particulier la Suisse, la Suède et les Pays-Bas. Néanmoins, l'agriculture biodynamique se pratique sur tous les continents, du Brésil à l'Inde en passant par les Etats-Unis et le Japon.
Maison de la culture biodynamique (Colmar)

Quels résultats ?

La succession des scandales alimentaires survenus ces trente dernières années et l'émergence d'une volonté individuelle et collective de retourner eux fondements de la Nature ont permis à l'agriculture biodynamique de prendre son envol.

Aujourd'hui, l'agriculture biodynamique et plus encore la viticulture livrent leurs premiers vrais résultats. Anne-Claude Leflaive, du Domaine éponyme situé à Puligny, en Bourgogne, procède une fois tous les deux ans à l'analyse de ses sols, où les vignes bénéficient de ses traitements biodynamiques. Selon elle, toutes les analyses montrent "une relance et une diversification de la vie microbienne des sols liées à la biodynamie, aux labours et aux apports de composts". Lorsqu'on sait que les micro-organismes du sol contribuent à l'expression du caractère de chaque terroir, on comprend mieux les bienfaits que peuvent apporter la viticulture biodynamique sur la qualité du raisin.

Par ailleurs, certains laboratoires français se sont lancés dans l'étude de la "cristallisation sensible", une technique de laboratoire élaborée en 1925 par le chimiste Ehrenfried Pfeiffer, disciple de Rudolf Steiner, qui est censée mesurer les influences subtiles postulées par la "science spirituelle" découlant de l'anthroposophie (pour en savoir plus sur le concept et la technique de la cristallisation sensible, cliquez ici).

Il apparaît selon les résultats récemment obtenus par les chercheurs du Lapats (Laboratoire associatif pour l'application des tests sensibles) que les produits issus de l'agriculture biodynamique présentent une organisation interne bien plus équilibrée que les produits issus de l'agriculture traditionnelle et même de l'agriculture biologique, ce qui leur confère une vitalité bien supérieure. Le Centre de Biophysique de Clermont-Ferrand et l'Adeno-Mab (Association pour le développement des nouvelles méthodes d'analyse biologique) travaillent également sur le sujet et considèrent que la cristallisation sensible ouvre aujourd'hui la voie à de nouvelles approches d'études du vivant, impliquant des notions non matérialistes.

Si les résultats scientifiques semblent conforter les thèses plus ou moins empiriques des biodynamistes, les résultats qualitatifs suivent le même chemin, notamment dans le domaine du vin. Les critiques et oenologues du monde entier se sont penchés sur les vins issus de l'agriculture biodynamique et semblent avoir pris fait et cause pour cette méthode de culture, présentée dans les guides comme un gage de qualité.

Reste à savoir si le consommateur, au fait ou non des grands principes de la biodynamie, partagera la même passion pour ces vins dont l'avenir, finalement, devrait largement dépendre de son comportement d'achat.