Parce que la coiffe ne les fait pas kiffer
Chaque mois, vous retrouverez dans cette rubrique un nouveau
reportage pour découvrir plus en avant un aspect connu ou méconnu
du monde viticole alsacien (pour les reportages précédents,
consultez nos archives).
Entre deux mises à jour, n'hésitez pas à visiter la rubrique
"Quoi de 9 ?" qui vous
informera régulièrement, sous forme de brèves, de l'actualité
vigneronne .
Ce mois-ci, 20dalsace.com s'intéresse aux nouvelles méthodes
de communication et de marketing que tentent de mettre en place quelques domaines
alsaciens pour attirer de nouveaux consomateurs.
A la recherche de nouveaux clients, certains vignerons alsaciens n'hésitent
pas aujourd'hui à se démarquer des traditionnels vecteurs de
communication et à développer de nouveaux concepts marketing.
Les
consommateurs de vins d'Alsace - les études le montrent depuis quelques
années - sont principalement des hommes de plus de 50 ans appartenant
à des classes aisées et moyennes supérieures.
Si ceux-ci restent attachés à l'image traditionnelle de l'Alsace,
avec ses cigognes au long bec et ses autochtones en costume, il semble que les
publics jeune et féminin soient bien moins réceptifs à
ces représentations spinaliennes un tantinet vieillottes. Conforter les
premiers tout en s'ouvrant aux seconds, telle est la délicate équation
que tentent donc de résoudre certains domaines alsaciens, persuadés
de la nécessaire pluralité de leur communication.

Le
domaine Pierre Sparr est de ceux qui ont déjà franchi le pas.
Tout en s'appuyant sur une communication soignée, mais somme toute assez
conservatrice sur son
site
Internet pour valoriser ses produits, cette grande maison alsacienne a parallèlement
développé un second espace Web, totalement indépendant
du premier, dédié à une nouvelle gamme de vins, clairement
destinée à un public jeune, urbain et féminin (
Sensous
Alsace).
Le graphisme et le contenu rédactionnel de cette nouvelle vitrine, résolument
moderne et "branchée", tranchent singulièrement avec
la précédente et ciblent sans équivoque cette frange de
la population qui n'a pas vraiment le réflexe "Alsace" lorsqu'il
s'agit d'acquérir un vin. Termes anglophones, illustrations stylisées
et pictogrammes informatifs témoignent d'une volonté d'accroche
immédiate.
Le
domaine de Sigolsheim n'est toutefois pas un cas isolé en la matière.
D'autres vignerons proposent également une communication bicéphale
pour à la fois fidéliser leur clientèle traditionnelle
et attirer de nouveaux consommateurs. N'en déplaise au docteur Freud,
le dédoublement de la personnalité n'est plus une maladie en Alsace,
mais un remède !
Le Domaine Hertzog, à Obermorschwihr, s'est adjoint les services de l'agence
marketing Maetva pour la création d'une gamme de vins intitulée
"Aroma" qui, cette fois, fait abstraction
de la notion de cépage, mais s'attache plutôt à jouer sur
les couleurs et les parfums.
"
Prémices
d'agrumes", "
Gourmandise acidulée"
et "
Fragrance de fruits rouges" constituent
les trois produits de cette gamme orientée vers la clientèle féminine.
Rien à voir, là aussi, avec l'image véhiculée par
le
site Internet "officiel"de
ce vigneron, sur lequel, tiens donc, une cigogne aux larges ailes déployées
survole la page d'accueil.
Mais le plus grand écart est sans doute à mettre à l'actif
du site (ou plutôt
de la seule page) présentant le vin de Laëtitia Bléger.
Miss France 2004 nous invite sous un regard aguicheur et un large décolleté
à goûter à son "Précieux
d'Alsace", un assemblage (une "composition" dans le
texte) de gewurztraminer, pinot gris et riesling d'une "suavité
presque troublante" (sic).
Le
site de l'exploitation familiale se révèle nettement moins
sexy et politiquement bien plus correct, puisque la belle est présentée
sous des atours bien plus classiques et montrée notamment en compagnie
du peu extravagant Jean-Pierre Foucault.
Dans
un autre style, la cave de Pfaffenheim a lancé le "Black Tie"
("veste de smoking" en anglais), un assemblage de riesling et de pinot
gris, une dénomination qui n'est pas sans rappeler le "Red Truck"
(autrement dit "camion rouge"), un assemblage californien de syrah
et de mourvèdre, ou le encore le Fat Bastard (gros bâtard) du Languedoc-Roussillon.
Il s'agit là, par l'adjonction d'un nom et d'un adjectif anglais, de
donner une dimension plus branchée et plus imagée du produit,
et surtout plus parlante que le nom du domaine, des cépages ou du terroir
dont le vin est issu.
Dans
ce même ordre d'idée, la Cave de Turckheim a pris le parti en 2005
de franciser les noms de terroirs alsaciens. Les dénominations Terrasses
du dragon (Heimbourg), les terres rousses (Rotenberg), le chemin des seigneurs
(Herrenweg) et Valis Gregoris (Val Saint-Grégoire) ont ainsi fait leur
apparition sur les étiquettes des vins de cette coopérative pour
permettre une meilleure lisibilité pour le consommateur.
Une opération qui avait fait couler beaucoup d'encre à l'époque,
puisqu'elle avait suscité une "vive émotion" de la part
des défenseurs du dialecte.
Quoi qu'il en soit, et on l'aura compris, le marketing des vins d'Alsace est
aujourd'hui à la croisée des chemins. Et si l'envie de bousculer
les habitudes est perceptible, le mouvement reste, et c'est bien compréhensible,
de faible ampleur. En matière de communication et de marketing, la révolution
totale n'a que rarement donné d'excellents résultats du fait que
les changements brutaux peuvent décontenancer les consommateurs.
Il est certainement encore un peu tôt pour mesurer l'efficacité
de tous ces nouveaux concepts marketing, mais qu'ils apparaissent judicieux
ou non, ils ont toutefois le grand mérite d'exister et ont ainsi valeur
de tests grandeur nature. De leur succès dépendra leur développement
dans les prochaines années.
La
gamme Sensuous Alsace du Domaine Sparr