Plusieurs d'entre eux se sont partagé cette "fonction" en
Alsace, sans pour autant que leur vie, leur histoire ou leur martyr soient
en quelconque relation avec le vin ou la vigne. En effet, les saints invoqués
dans la région sont bien souvent d'ordre météorologique,
la date de leur culte coïncidant généralement avec un moment
capital du cycle végétatif de la vigne.
Saint Urbain, patron des vignerons d'Alsace, est assurément le saint
le plus important au niveau local. Fêtée le 25 mai, la Saint-Urbain
représente un jour crucial pour la vigne, cette date étant considérée
comme la dernière présentant un risque de gelée tardive
(cette date correspond aujourd'hui à la sainte Sophie, dernier jour
des saints de glace dans la culture germanique (Die Kalte Sophie : Sophie
la froide)).
De multiples processions avaient lieu en Alsace ce jour-là, mais les
festivités prenaient une tournure diamétralement opposée
selon la couleur du ciel. " Soleil de Saint-Urbain présage une
année de vin", rappelle le dicton.
Ainsi,
si le temps était à la pluie le 25 mai, la colère s'emparait
des habitants et on précipitait la statue de saint Urbain dans les puits
communaux, on l'éclaboussait de boue ou on la giflait copieusement sous
les huées de la foule. Cette démarche, plutôt véhémente,
s'explique par le fait que saint Urbain ne faisait pas partie des saints intercesseurs
auprès de Dieu et qu'il était investi des pleins pouvoirs. Sur
lui seul reposait donc la responsabilité de la prochaine récolte.
Au contraire, lorsque le soleil brillait ce jour-là, la fête était
complète, et peut-être un peu trop puisque l'on s'adonnait alors
à de gigantesques beuveries, la statue de saint Urbain finissant parfois
sa course dans les champs dans l'oubli général ou à la
table de fêtards tentant de l'enivrer. Les autorités catholiques
prirent rapidement position contre ces pratiques considérées comme
une atteinte au sacré. En 1550, à Bergheim, et à titre
d'exemple parmi d'autres, trois hommes furent ainsi condamnés à
deux jours de prison pour avoir jeté du vin au visage de saint Urbain.


En
Alsace, les dates de la Saint-Marc et de la Sainte-Marie furent également
l'objet de processions, mais moins tumultueuses cette fois.
A Katzenthal et à Ammerschwihr, le 25 avril, jour de la Saint-Marc, à
la fin des opérations de taille et de liage, était organisée
une procession par crainte du gel. Celle-ci s'arrêtait aux quatre coins
du village correspondant aux quatre points cardinaux. On y faisait lecture des
quatre Evangiles et l'on étendait ainsi la bénédiction
à l'ensemble du vignoble.
La procession de la Sainte-Marie, au 15 août, constituait l'ultime opération
de protection des vignes avant les vendanges. Son origine remonte au 15 août
1682, après que Louis XIII eut consacré la France à la
sainte Vierge. A cet instant, les processions furent obligatoires en Alsace.
A Benwihr, par exemple, quatre demoiselles vierges portaient la statue garnie
de raisins dans les rues du village avant de la ramener à l'église.
Enfin, lors des Rogations - les trois jours précédant l'Ascension,
une période où, une fois de plus, on craignait le gel -, trois
villages limitrophes partaient en procession. Le premier se rendait au village
voisin, celui-ci se déplaçait dans un troisième et ce dernier
s'orientait vers le premier. Ces trois jours étaient consacrés
à la prière et à la bénédiction des vignes.
En
Alsace, le vin lui-même était béni, que ce soit en pays
catholique ou en pays protestant. Le 26 décembre, à la Saint-Etienne,
la bénédiction concernait le vin rouge, alors que le 27 décembre,
à la Saint-Jean l'apôtre, le blanc était au centre des attentions
divines.
Le vin béni, qui venait alors d'être soutiré, servait à
protéger la récolte et à réconforter les malades.
Il accompagnait ainsi les mourants dans leur traversée vers le monde
des défunts. De la naissance du vin à la mort des hommes, le cycle
était ainsi bouclé. Dans le Bas-Rhin, on versait même le
vin béni dans les abreuvoirs des bovins pour les protéger des
maladies.
Hormis
saint Urbain, le plus populaire dans les croyances alsaciennes, d'autres saints
protecteurs ont été invoqués ou vénérés
en Alsace, même si leur aura ne concernait généralement
qu'un secteur géographique restreint.
La mémoire de sainte Odile, fondatrice du couvent du Hohenbourg, reste
encore vivace du côté d'Obernai.
La légende veut qu'un jour, lorsque le vin, distribué aux pauvres
et aux pèlerins, vint à manquer, elle accomplit un véritable
miracle en remplissant de vin un fût vide sur lequel une sommelière
portait son désespoir.


A
Thann, saint Thiébaut (saint Théobald en alsacien) fut désigné
patron des vignerons lors de l'édification de la chapelle qui portait
son nom. La récolte fut si abondante lors de son édification qu'on
se servit du surplus de vin pour fabriquer la chaux.
A Gueberschwihr, Saint Imer, protecteur de la paroisse, terrassa, dit-on, un
griffon au VIIe siècle. Son nom, dès lors, restera attaché
aux meilleures vignes de la commune. Landelin, moine irlandais qui prêcha
la parole divine au-delà du Rhin et qui fut assassiné en 640,
reçut l'hommage de l'évêque de Strasbourg, qui érigea
un couvent en son honneur du côté de Rouffach, en le dotant en
particulier de vignes.
Quant à Hune, femme charitable d'un brutal seigneur d'Hunawihr et pour
laquelle on prêtait des pouvoirs de prédiction, elle fut sanctifiée
par le pape Léon X le 15 avril 1520 et présida dès lors
sur les destinées du vignoble local.
Les
plus grands vignobles d'Alsace - et en particulier les clos - portent aujourd'hui
encore la signature de ces saints. C'est dire l'importance qu'ils ont conservé,
malgré l'usure du temps et la rationalisation des esprits, sur la tradition
alsacienne et ses croyances séculaires.
Pour
aller plus loin, nous conseillons vivement la lecture du livre
"Alsace,
de l'homme au vin" d'Isabelle Bianquis (voir notre bibliographie),
sur lequel nous nous sommes appuyés pour la rédaction de cet article.
L'Alsace, peut-être plus que toute autre région viticole française,
s'est largement tournée au fil des siècles vers des éléments
surnaturels pour protéger ses vignes et sa production de vin.
La route des vins d'Alsace, de Marlenheim, au nord, jusqu'à Thann,
au sud, jalonnée de calvaires et autres monuments à la gloire
de saints protecteurs, témoigne de cette intense piété.
La qualité et l'abondance de la récolte ne dépendaient
pas seulement du labeur du vigneron, mais aussi et surtout du bon vouloir
des autorités célestes. Afin d'épargner la vigne des
intempéries et des maladies, il était d'usage de faire appel
à un saint.
A la une du mois de mai 2007