Les Américains toqués de pinot gris !
En moins de quarante ans, la surface du vignoble alsacien dédiée
au pinot gris a été multipliée par trois. C'est dire
l'engouement que suscite de nos jours ce cépage noble d'origine bourguignonne,
apprécié pour son amplitude, sa richesse et sa longueur.
Communément appelé "Tokay" dans les années
70 puis "Tokay pinot gris" au milieu des années 80 en raison
d'une plainte des producteurs du fameux Tokay hongrois, le pinot gris alsacien
se délestera définitivement du sobriquet "Tokay" le
31 mars 2007, en accord avec la législation européenne qui protégera
donc intégralement l'appellation d'Europe centrale.
Quoi
qu'il en soit, la valeur gustative attribuée à ce cépage
est reconnue bien au-delà des frontières alsaciennes et hexagonales
et son succès s'étend aujourd'hui jusqu'aux Etats-Unis, où
il est récemment devenu, auprès du consommateur américain,
la première alternative du chardonnay en matière de vin blanc.
En 2002, et pour la première fois outre-Atlantique, les ventes de pinot
gris ont ainsi dépassé celles du sauvignon blanc, cépage
traditionnellement placé en deuxième position des ventes sur le
marché américain.
Un
homme est à l'origine de ce bouleversement : David Lett, le propriétaire
de The Eyrie Vineyards à McMinnville, dans la vallée de Willamette,
en Oregon.
En 1966, découvrant que le climat de sa petite ville correspondait trait
pour trait à celui de Beaune, il se lança dans la viticulture
en plantant du pinot noir, du pinot blanc et du pinot gris. Concernant ce dernier
cépage, il planta 160 vignes, issus de plants expérimentaux de
l'Université de Californie, à Davis. En 1970, les premières
bouteilles de pinot gris américain voyaient le jour. En 1979, la présentation
de son pinot noir 1975 aux Olympiades de Paris fait l'effet d'une bombe en terminant
2e du concours, avec une note inférieure à 2/10e à celle
du Chambolle-Musigny 1959 de Joseph Drouhin !
Pour la première fois dans l'histoire de la viticulture, un Américain
rivalise avec les plus grands crus français. La nouvelle fait le tour
des Etats-Unis et David Lett jouit depuis ce jour d'une réputation internationale
et tous ses pinots, qu'ils soient blancs, rouges ou gris, se vendent comme des
petits pains.
Le
petit viticulteur de l'Oregon a fait des émules et les domaines produisant
du pinot, et en particulier du pinot gris, se sont multipliés dans la
région et continuent, aujourd'hui encore, a augmenté leur superficie
de production pour répondre à une demande croissante.
Reniflant la bonne affaire, les producteurs californiens se sont également
lancés dans la production de pinot gris, avec toutefois des résultats
moins performants que dans l'Oregon, qui offre des conditions climatiques autrement
plus favorables.
Aujourd'hui, le consommateur américain considère le pinot gris
de l'Oregon comme l'un des tous meilleurs au monde, à un niveau largement
supérieur au pinot grigio italien et au moins égal à son
cousin alsacien.
Faut-il
voir dans ce succès aussi instantané qu'inattendu un obstacle
insurmontable pour les viticulteurs bas et haut-rhinois, ainsi confrontés
à une concurrence locale de plus en plus forte ? Oui et non, dira-t-on.
Car, si effectivement la cote des pinots gris alsaciens a quelque peu souffert
de cette notoriété inespérée, ce succès a
néanmoins permis au consommateur américain de s'ouvrir pleinement
à ce cépage, de l'apprivoiser et d'en apprécier les subtilités.
Mais pour mieux rivaliser sur place avec les pinots gris de l'Oregon, dont les
tarifs avoisinent grosso modo ceux pratiqués en Alsace (il faut compter
environ 15 dollars pour s'offrir une bonne voire une très bonne bouteille
de pinot gris), les vignerons alsaciens devront certainement revenir à
des vins plus secs qui soient au goût des amateurs locaux et plus encore
à celui des experts et critiques américains, dont les commentaires
de dégustation, ici comme ailleurs, influencent grandement le comportement
du client lambda.



Un nom à l'accent alsacien

Dans
l'un de ses compte rendus de dégustation, la critique américaine
Mary Ewing-Mulligan - du site Internet Wine Review Online - l'affirme sans détour
: les pinots de David Lett se différencient de la plupart des pinots
gris alsaciens par leur caractère très sec. Un avis confirmé
par différents résultats de concours américains de pinots
gris qui priment, la plupart du temps, des vins qui ne contiennent que quelques
grammes de sucres résiduels.
Sans retomber dans l'éternel débat alsacien opposant les vins
sucrés aux vins secs, force est de constater que la relative richesse
en sucre résiduels des vins alsaciens, et en particulier des pinots gris,
pourrait nuire à leur pénétration sur le marché
américain. Aux Etats-Unis, le saumon est présenté comme
l'accord gastronomique idéal pour accompagner le pinot gris de l'Oregon.
En Alsace, le tokay ne constituerait sûrement pas le premier choix pour
accompagner ce prince de l'Atlantique. Cette différence illustre à
elle seule le décalage qui existe aujourd'hui entre le pinot gris made
in USA, souvent bien sec, et le Tokay made in Alsace, souvent plus rond.
La
concurrence américaine n'est cependant pas la seule à s'exercer
sur la production alsacienne. Outre des pays traditionnellement producteurs
du cépage, comme l'Italie ou l'Allemagne, d'autre pays ont emboîté
le pas. C'est le cas en particulier de l'Australie, où depuis quelques
années, le pinot gris connaît également un développement
important. Principalement produit sur les collines d'Adélaïde et
sur la péninsule de Mornington, il s'installe peu à peu sur les
cartes des restaurateurs et acquiert une aura croissante auprès des consommateurs.
De la même manière, le pinot gris gagne des parts de marché
en Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud où, là-aussi, il
est de plus en plus apprécié.
Le
challenge paraît ainsi de plus en plus compliqué pour les viticulteurs
alsaciens qui réalisent la majeure partie de leur chiffre d'affaires
à l'exportation. Mais en s'appuyant sur leurs exceptionnels terroirs
et en revenant à des Tokay plus secs, comme ils le furent autrefois,
les vignerons de la région devraient parvenir à sortir leur épingle
du jeu sur l'échiquier international.
L'Alsace n'entend en tout cas pas baisser les bras face à cette concurrence
toujours plus vive, et sa détermination à prendre les devants
se reflète aujourd'hui dans l'organisation du 1er concours Pinot gris
du monde, qui aura lieu à Strasbourg le 15 mai 2006. L'occasion pour
tous les vignerons de la région de montrer ce qu'ils savent faire et
de jauger leur production par rapport à tous ces pays émergents.
On attend déjà avec impatience le palmarès de cette 1re
édition, lors de laquelle, bien sûr, chacun pourra juger des progrès
réalisés dans les autres pays, et en particulier dans l'Oregon,
aux Etats-Unis, une région qui s'affirme, année après année,
comme le principal rival de l'Alsace en la matière.

