Vins, bières, spiritueux :
le Labo veille aux grains
Ils sont cinq. Cinq chimistes et oenologues à analyser tous les jours
les vins que vous allez peut-être servir à vos hôtes demain
ou après-demain.
A partir des échantillons récoltés par les inspecteurs
de la Direction générale de la concurrence, de la consommation
et de la répression des fraudes (DGCCRF), l'équipe du laboratoire
interrégional d'Illkirch-Graffenstaden, à deux pas de Strasbourg,
contrôle pour vous la conformité et la qualité des breuvages
que vous allez déguster.
Les
plus grandes affaires de fraudes, de malveillances et de contaminations accidentelles
sont venues alimenter le quotidien analytique de nos laborantins ces vingt dernières
années.
En 1985, des vins autrichiens, suspectés de contenir de l'antigel (pour
augmenter leur valeur en glycérol et leur donner ainsi plus de rondeur),
ont été analysés en Alsace. Un an plus tard, une centaine
d'échantillons de vins italiens frelatés au méthanol ont
été traités à Illkirch, après que l'affaire
ait été découverte au laboratoire de Montpellier.
Au début des années 90, le laboratoire avait débusqué
de l'éthylène glycol dans des vins d'Alsace. Un problème
de fuite dans le système de refroidissement de certaines cuves avait
engendré leur contamination.
Récemment,
certains vins du Jura ont été mis sur la sellette par la répression
des fraudes. Certains producteurs ont été soupçonnés
de rajouter de l'éthanal dans leur vin (il s'agit du composé chimique
qui donne le goût du vin jaune).
Suite en particulier aux analyses effectuées à Strasbourg et à
l'enquête qui a suivi, cinq anciens responsables d'une cave coopérative
du Jura ont été
condamnés
en mars dernier.
Si
elles restent majoritaires en nombre, les analyses officielles de la DGCCRF,
qui entrent dans le cadre normal de sa mission de contrôle, ne sont pas
les seules à occuper nos chimistes. 40% des analyses sont en effet effectuées
à la demande d'organismes privés qui, pour une raison ou une autre,
font appel aux services du laboratoire.
Outre
les assureurs et les importateurs, les professionnels eux-mêmes envoient
leurs échantillons à la DGCCRF pour obtenir les caractéristiques
chimiques précises de leurs vins.
Les particuliers ont également la possibilité de s'adresser au
laboratoire. Mais n'allez pas dès demain vous précipiter au laboratoire
d'Illkirch avec votre vin bouchonné sous le bras : les oenologues-chimistes
de la DGCCRF ont d'autres chat(eaux) à fouetter !

D'autant
qu'ils vont devoir désormais se pencher, et encore plus qu'avant, sur
le cas des vins contenant des sulfites, puisque depuis le 25 novembre dernier,
la mention "contient des sulfites" est obligatoire sur les étiquettes
des vins dont la concentration est supérieure à 10 mg/l.
Voilà qui va peut-être donner des maux de tête à nos
chimistes qui, parallèlement à leurs analyses, réalisent
la dégustation des échantillons. Il s'agit pour eux de cerner
l'appellation et le cépage et d'obtenir ainsi un premier avis sur la
conformité du vin en rapport avec ce qui est indiqué sur l'étiquette.
Si elle n'a pas force de loi, la dégustation et les commentaires négatifs
qui peuvent en découler sont susceptibles de motiver un avis de déclassement
par une commission de dégustation.
L'équipe
du labo alsacien ne fait pourtant pas que déguster ou doser, elle produit
également du vin !
Depuis 1988, elle élabore sa propre production en procédant à
des micro-vinifications sur tous les cépages alsaciens, mosellans, champenois
et jurassiens.
Ainsi, cette année, une quarantaine de vins alsaciens ont été
produits sur la paillasse. Bien évidemment, cette micro-production n'a
aucun objectif commercial et permet en fait d'alimenter la banque de données
européennes du
Centre
communautaire de recherche d'Ispra, en Italie.
Produits à Strasbourg, les vins prennent la direction de Montpellier
pour subir des analyses en Résonance Magnétique Nucléaire,
dont les résultats sont ensuite transmis en Italie. L'objectif est d'obtenir,
et pour tous les cépages de la communauté européenne, des
vins "témoins", dont le profil analytique pourra être
comparé à celui d'échantillons suspectés. La production
du labo n'a donc qu'un but scientifique et, tant pis pour les éventuels
amateurs, on ne trouvera donc jamais au rayon "Alsace" du supermarché
du coin un Gewurz 2004 Cuvée DGCCRF.
Parmi l'équipe du laboratoire de Strasbourg, Claude Windholtz est
peut-être un élément à part, lui qui ne quitte
que rarement le monde du vin, même lorsqu'il a franchi les portes du
labo.
Depuis trois ans, il anime à ses heures perdues des séances
d'initiation à la dégustation et de perfectionnement à
l'Université populaire de Sélestat. " Tout a commencé
en 1999", rappelle Claude. "Un comité d'entreprise m'avait
demandé d'animer des soirées de dégustation et, finalement,
j'ai démarré comme ça avec une dizaine de séances
par an".
Cette première expérience fait alors presque figure de révélation
pour notre oenologue qui, constatant le vide en la matière dans sa
ville de Sélestat et poussé par son envie de partager sa passion
avec les autres, propose à l'Université populaire d'animer des
séances de dégustation.

L'équipe du laboratoire vins, bières et spiritueux
De gauche à droite : Claude Windholtz, Didier Lobre,
Marie-Hélène Caqué et Philippe Grimm, responsable du
secteur "Boissons alcoolisées" (Absente sur la photo : Catherine
Vallenet)
Un
poulsard 2005, ça vous tente ?
Focus sur Claude Wndholtz, oenologue du Labo d'lllkirch
Ce
fut le cas par exemple d'un assureur qui, avant de rembourser un vigneron victime
d'une pollution à l'essence, voulait vérifier que le vin en question
contenait bien l'hydrocarbure. De manière moins anecdotique, les exportateurs
de vins et spiritueux français se tournent volontiers vers le laboratoire
pour vérifier leur conformité en rapport avec la législation
en vigueur dans le pays concerné par la vente.
Certains composants chimiques, dont la concentration ne fait l'objet d'aucune
réglementation ici, peuvent en revanche ne pas dépasser une valeur
maximale là-bas. C'est le cas par exemple du carbamate d'éthyle
dans les spiritueux, un produit qui est réglementé en Suisse,
en Allemagne, au Canada et aux Etats-Unis, mais qui n'a aucune valeur limite
en France.


Détenteur
du diplôme national d'oenologie, décroché en 1980 à
Dijon, Claude n'entend pas donner des "cours" à ses "élèves".
Son unique but : donner envie aux gens de goûter, de goûter "autrement".
"L'échange doit être le moteur de ces séances. Ce que
je veux, c'est que les gens se posent des questions".
Les séances d'initiation, au nombre de quatre, démarrent en novembre.
"La première est la plus spéciale et tous s'en souviennent,
et s'en souviendront encore pendant un bout de temps", confesse Claude
dans un demi-sourire à peine voilé. "Je commence toujours
par la dégustation de solutions synthétiques !" conclue-t-il.
Une entrée en matière cocasse, mais qui permet à chacun
de revenir aux fondements des goûts (salé, sucré, acide,
amer, salé) et de mieux appréhender les séances suivantes.
"On poursuit avec une séance sur les blancs, les rouges et on termine
par une dernière série sur l'une des choses que l'on n'a pas abordée.
Tout dépend de la volonté des gens : on peut autant s'attaquer
aux effervescents qu'aux vins du Jura.". C'est comme le menu à la
carte, c'est au choix.

Quant
aux séances de perfectionnement, Claude essaye de balayer deux ou trois
grandes régions viticoles et il s'amuse à réaliser des
comparaisons de vins. "C'est peut-être à ce niveau que l'échange
est le plus intéressant" confie-t-il. Un intérêt que
semble partager les amateurs, puisqu'ils sont de plus en plus nombreux à
vouloir suivre ces séances.
"Ça marche bien !", avoue Claude, "je dois maintenant
intercaler une nouvelle session en mars". Et quelques jours avant le prochain
mois de mars, où il accueillera donc un nouveau groupe de quinze personnes
("pas plus !", observe-t-il, "je tiens à ce que le groupe
soit restreint"), Claude sera encore sur le pont, puisqu'il officiera en
tant que président de jury au Concours Riesling du monde, qui aura lieu
à Strasbourg le 27 février prochain. "Je suis juré
depuis le début", revient-il. "Comme je suis membre de l'Union
des oenologues de France, j'ai été amené à participer
au concours dès sa 1re édition. Je suis devenu président
de jury lorsque cette fonction a été mise ne place il y a trois
ans". Sur cette fonction et la nécessaire diplomatie qu'elle implique,
Claude estime simplement "que ce n'est pas toujours facile, qu'il faut
savoir combiner avec tous les jurés de la table et de faire le lien entre
tout le monde". "Mais, pour l'heure", annonce-t-il, "ça
s'est toujours bien passé !".
Interrogé sur l'évolution du concours et de la qualité
des vins qu'il a pu déguster depuis sa création, Claude ne peut
guère émettre un avis tranché. "C'est impossible d'évaluer
l'évolution de la qualité des vins présentés au
Concours". Une année, je n'ai eu à la table que des VT et
des SGN, et l'année suivante, que des rieslings secs. La comparaison
est impossible".
Vins
secs, vins sucrés, il y a évidemment de tout au Concours Riesling
du monde. Mais pour Claude, un riesling est par définition un vin sec,
très sec. "Certains rieslings, c'est du délire !", souligne-t-il.
"On est rattrapé par les étrangers. Avant, on disait que
les vins allemands étaient des vins trop sucrés par rapport aux
vins alsaciens. J'ai l'impression maintenant que les vins là-bas sont
globalement plus secs qu'ici. Des rieslings parfaitement secs, ça devient
de plus en plus rare en Alsace", affirme Claude. "On a laissé
filer les choses. Le problème est que nous sommes malheureusement tous
entraînés sur le sucré et c'est très difficile de
ne pas y succomber".
Claude nous fait alors part de son goût pour les Macon blancs ("des
vins bien secs qui passent très bien à l'apéritif"),
les Pouilly-Fuissé et les Saint-Véran, mais aussi les Sancerre
et les Savennières. Et si Claude cite volontiers ces appellations extérieures
à l'Alsace, il entend bien affirmer haut et fort que "dans la région,
on n'a vraiment pas à se plaindre de la qualité !".
Si, comme chacun le sait, le millésime 2003 fut atypique de par son écrasante
chaleur, Claude estime que "les rieslings ont plutôt bien tenu le
coup et que les pinots noirs s'en sont très bien sortis, mais que le
potentiel de garde du millésime n'est guère assuré".
"Attention", rappelle Claude, "le millésime 83, qui manquait
également d'acidité, a donné des vins fabuleux. Alors,
allez savoir !". Quant au 2004, Claude souligne sa "fraîcheur".
"Il y a de jolies choses en rieslings". Concernant le millésime
2005, "ça s'annonce pas mal", explique Claude. "L'arrière-saison
a été fabuleuse. Les degrés ne sont pas monumentaux, mais
au moins, ça fera peut-être des vins avec moins de sucres !".
On l'aura compris, Claude est un ardent défenseur des vins secs en Alsace.
"J'aimerais bien un jour que quelque chose soit fait en faveur des vins
secs alsaciens. Une charte, une sélection qui ferait référence
? que sais-je ?". "Il faudrait bousculer un peu les choses",
conclue Claude, en espérant, qu'un jour, les viticulteurs et les consommateurs
reviennent à des vins plus secs et plus authentiques.
Claude
Windholtz
Vins
de paillasse