Tramin, Traminer, Traminette
Loin du déclin, le gewurz se décline
Il est sans aucun doute l'un des vins d'Alsace les plus charmeurs et les
plus faciles d'accès. Déployant des arômes intenses et
variés, le gewurztraminer est le seul cépage alsacien qui a
enregistré une hausse de ses ventes dans les supermarchés en
2006 (+4,8%).
Une
progression qui doit certainement beaucoup aux multiples approches gastronomiques
qu'il permet et aux tendances culinaires actuelles, qui ne cessent de valoriser
les "cuisines du monde", entre spécialités mexicaines,
indiennes, chinoises et plus généralement asiatiques.
Si la ménagère française est encore loin d'avoir délaissé
son rôti de veau - haricots ou son boeuf bourguignon - gratin dauphinois,
elle s'aventure de plus en plus dans la préparation de mets exotiques
et de plats sucrés-salés lorsqu'il s'agit d'épater les
convives. Dans ce cadre, le gewurztraminer lui ouvre toutes les portes, avec
ses arômes de fruits (litchis, agrumes, coing, pamplemousse...), de fleurs
(rose, géranium), ses parfums épicés (cannelle, poivre,
paprika...) et ses sucres qui permettent d'adoucir le feu des recettes pimentées.

Il
n'y alors qu'une seule règle d'or à suivre : plus un plat est
relevé et plus le gewurztraminer l'accompagnant devra se montrer puissant
et doux. Pour autant, le gewurztraminer reste un allié de choix pour
des préparations plus traditionnelles. Les desserts peu sucrés
et les fromages corsés (bleu, munster, roquefort) s'entendent parfaitement
avec lui et il fait toujours un malheur à l'apéritif pour peu
que l'on s'oriente vers un vin presque sec et peu puissant.
Dans certaines régions françaises, il n'est pas rare de croiser
la route du gewurztraminer sur une choucroute ou des fruits de mer. Une véritable
hérésie en Alsace, mais, après tout, tous les goûts
sont dans la nature...
Originaire
de Tramin, un village du Haut-Adige (d'abord autrichien, puis italien), le cépage
traminer a fait son entrée en Alsace au XVIe siècle.
Il a donné naissance à deux souches. La première, le savagnin
rose, survit encore en Alsace sous le nom de Klevener de Heiligenstein, alors
que la seconde, par le biais de sélections visant à affirmer son
caractère musqué, est devenue le gewurztraminer alsacien tel qu'on
le connaît aujourd'hui.
De l'avis de nombreux spécialistes, c'est en Alsace et en particulier
sur des terroirs calcaires et marno-calcaires qu'il s'exprime le mieux. Mais
il est planté et vinifié aux quatre coins de la planète,
de l'Allemagne au Canada, en passant par l'Australie, la Nouvelle-Zélande,
la Suisse, l'Italie du Nord, l'Argentine ou encore l'Autriche et le Chili.

La
concurrence mondiale est en ordre de marche et elle pourrait bien se renforcer
encore avec le développement aux Etats-Unis de la "Traminette",
un hybride issu d'un croisement entre le gewurztraminer et la souche Joannes
Seyve 23-416.
Cet hybride, créé par Herb C. Barrett à l'Université
de l'Illinois en 1965, a fait l'objet d'un programme de recherches et de développement
par la Station expérimentale d'agriculture d l'Etat de New York à
partir de 1968. Trois ans plus tard, les premiers raisins de Traminette virent
le jour et ce n'est finalement qu'en 1996 que la production de vin de Traminette
a été officiellement autorisée outre-Atlantique. Ce gewurz
piraté "made in USA" présente la particularité
de s'accommoder avec le climat frais voire froid de l'Amérique du Nord
et d'être plus résistant aux maladies que notre bon vieux gewurz
à nous, tout en conservant, paraît-il, des caractéristiques
aromatiques en tous points semblables au cépage gewurztraminer.

Le
domaine Arbor Hill a été le premier, au milieu des années
90, à produire des vins 100% Traminette.
John Brahm, le maître des lieux, ne cache pas son enthousiasme : "La
Traminette s'annonce comme une nouvelle catégorie de vin blanc au fort
potentiel de garde. D'abord épicé, le vin de Traminette révèle
en vieillissant des arômes de miel et d'abricot pour finalement atteindre
les caractéristiques d'un superbe Sauterne français". Rien
que ça...
Si la comparaison semble légèrement exagérée, il
n'empêche que la Traminette a très vite conquis le coeur des spécialistes,
en décrochant de multiples récompenses dès son arrivée
sur le marché, lors de concours organisés, entre autres, par l'American
Wine Society.
Si
la production de Traminette reste encore assez anecdoctique aux Etats-Unis (seuls
certains Etats, comme le Michigan et l'Illinois, ont développé
la plantation de cet hybride), elle devrait logiquement prendre de l'ampleur
à l'avenir tant les pionniers en la matière ont obtenu d'encourageants
résultats sur la dernière décennie.
Mais
le "traficotage" du gewurztraminer est toutefois plus ancien, car
dès 1932, l'Allemand Georg Scheu avait croisé le gewurztraminer
et le Müller-Thurgau pour créer le "Würzer".
Cet hybride n'a cependant rencontré qu'un succès tout relatif,
sa surface de plantation se réduisant au cours des décennies à
une peau de chagrin. Une centaine d'hectares lui étaient encore consacrés
en Allemagne, en 2001.
En 1938, le Dr Harold Olmo avait quant à lui croisé le Sémillon
et le Gewurztraminer à l'université de Californie. L'hybride,
appelée "Flora" se retrouve aujourd'hui encore, mais en quantité
limitée, en Californie, mais aussi en Nouvelle-Zélande et en Australie.
Georg Scheu
(source : www. rheinhessen.de)
Parmi
ces différents hybrides, seule la Traminette paraît donc en mesure
de faire éventuellement du tort, à l'avenir, au gewurztraminer
alsacien.
Mais n'oublions pas que le gewurztraminer, le vrai, reste planté dans
la plupart des pays du "Nouveau Monde" et que cette concurrence, difficile
à appréhender, pourra prochainement être évaluée
à l'occasion de la première édition du Concours Gewurztraminer
du monde, qui aura lieu à Strasbourg le 2 juin prochain.
Un véritable événement qui devrait donner de précieuses
indications sur la qualité des gewurztraminers produits à l'étranger.
A la une du mois de mars 2008