Et pourtant, les seize caves coopératives d'Alsace proposent toutes
des vins de bonne qualité (et même plus pour certaines d'entre
elles) à des tarifs généralement corrects. Primées
dans nombre de concours nationaux ou internationaux, elles peinent néanmoins
ces dernières années à écouler leur stock et à
assumer financièrement les nombreuses charges qui pèsent sur
elles.
Après leur fort développement dans les précédentes
décennies, elles traversent donc aujourd'hui une période délicate.
Comment a-t-on pu en arriver là ? Quelles ont été les
causes de cette lente dégringolade ? Que faire pour redresser la situation
? Mais avant d'apporter quelques éléments de réponse,
il paraît utile de revenir sur l'histoire de la coopération viticole
en Alsace.
C'est en 1895, à Ribeauvillé, qu'apparaît la première
cave coopérative d'Alsace, ce qui fait d'elle la plus ancienne de France,
même si, historiquement, l'Alsace était allemande à cette
époque-là. Mais la majeure partie des coopératives alsaciennes
ont été créées dans les années 50, au sortir
de la Seconde Guerre mondiale. Dans les villages alsaciens, les caves furent
détruites lors des terribles combats qui secouèrent la région.
Dès lors, la seule solution pour poursuivre l'activité fut de
construire des caves collectives et de mettre en commun les moyens.
Entre 1945 et 1960, 15 caves coopératives voient le jour sous l'impulsion
de quelques viticulteurs locaux, prenant à leur compte l'adage selon
lequel l'union fait la force. Pas à pas, elles s'installent dans le
paysage viticole régionale, puis nationale, et acquiert un marché
qui ne fera que s'amplifier dans les années 60, 70, 80 et 90, récoltant
ici ou là récompenses et distinctions pour la qualité
de leur production.
La
cave de Beblenheim
La
cave de Ribeauvillé, créée en 1895
Et
puis, patratas ! Depuis quelques années, les chiffres d'affaires s'érodent
inexorablement, mettant en péril la trésorerie des caves, celles-ci
étant parallèlement contraintes d'engager de lourdes dépenses
pour renouveler et moderniser leur matériel. Plusieurs facteurs cumulatifs
sont à l'origine de cette situation.
La baisse de la consommation sur le sol hexagonal est assurément la première
cause des difficultés actuelles. Entre 2001 et 2005, la consommation
de vin a chuté de plus de 10% et la tendance devrait se poursuivre ces
prochaines années. Parallèlement, le comportement d'achat des
Français a sensiblement évolué, ceux-ci se tournant de
plus en plus vers des vins de qualité, dégotés chez de
petits producteurs. Cette recherche d'authenticité se conjugue assez
mal avec l'image reflétée par les caves coopératives, dont
la matière première provient de centaines d'adhérents aux
motivations hétéroclites et dont les bouteilles en entrée
de gamme ne correspondent plus aux attentes.
A cela est venue s'ajouter la concurrence des pays dits du Nouveau Monde, mais
aussi de l'Europe de l'Est, où le prix des terres et de la main d'uvre
n'ont rien de comparable avec ce qui a cours ici-bas (En Alsace, le prix de
l'hectare a augmenté de 140% en 10 ans). Néanmoins, contrairement
à une idée reçue, la consommation de vins étrangers
est en baisse et si les conséquences de la mondialisation se font ressentir,
elles restent limitées.

Dans
un tel contexte, les caves coopératives se doivent d'améliorer
encore et toujours la qualité de la production, notamment en ce qui concerne
leurs cuvées génériques, et de redorer leur image de marque
en mettant sur pied de véritables actions de communication.
Or, la plupart des caves coopératives alsaciennes, si elles ont toutes
effectué de nombreux investissements en terme de matériel, elles
n'ont que, dans de trop rares cas, su investir dans leur communication et le
marketing de leurs produits.

Un
coup d'il sur leurs étiquettes, sur leurs prospectus et sur leur
site Internet, outil de communication planétaire, est à ce titre
très évocateur et montre, de manière parfois criarde, leurs
lacunes.
La cave de Pfaffenheim, certainement la plus concernée par son image,
fait peut-être figure d'exception, même si d'autres coopératives
commencent à lui emboîter le pas.
La qualité d'un vin ne suffit malheureusement plus à le faire
vendre. Encore faut-il une communication digne de ce nom qui puisse conforter
le consommateur dans son choix. Voilà aujourd'hui le drame de nos temps
modernes, où tout, ou presque, passe par l'image.
La
cave de Traenheim
Par
ailleurs, la politique commerciale de certaines caves manque parfois d'agressivité
et il paraît bien difficile aujourd'hui de lutter avec des groupes qui
ont justement misé sur des équipes commerciales parfaitement rodées
aux mécanismes de cette nouvelle jungle et qui sont capables de conquérir
des marchés non seulement sur le plan hexagonal, mais aussi et surtout
sur le plan international.
Car si la consommation française est en recul (-50% en 30 ans !), la
consommation mondiale, quant à elle, est en hausse (+0,5% par an) et,
selon des études récentes, le marché planétaire
devrait encore progresser. La porte de sortie de la crise actuelle passe irrémédiablement
par l'export et par la conquête de nouveaux marchés, notamment
sur le sol eurasien et asiatique, où tout ou presque reste à faire.

Aux
caves coopératives d'entamer aujourd'hui leur révolution en terme
de commerce international, de communication et de marketing pour qu'elles puissent
retrouver leur aura, sans pour autant perdre de vue la qualité de leurs
vins.
Mais tout cela ne pourra pas se faire sans l'appui du Conseil interprofessionnel
des vins d'Alsace (Civa), qui ferait bien, lui aussi, de dépoussiérer
quelque peu ses campagnes de communication et qui serait également bien
inspiré de proposer du contenu sur son site Internet, dont la pauvreté
informative n'incite guère à la découverte des formidables
trésors dont regorge pourtant l'Alsace viticole.
En attendant
que les caves se rebiffent...
Licenciements à la cave de Kientzheim-Kaysersberg, limogeage du directeur
général de Wolfberger, création d'une structure commerciale
commune pour les caves du Roi Dagobert et de Turckheim. L'année 2006
aura été riche en événements et en rebondissements
pour les caves coopératives d'Alsace, en proie aux vicissitudes d'un
marché toujours plus difficile à conquérir.
L'Alsace, que l'on disait plus ou moins épargnée par la crise
viticole, n'en reste pas moins soumise à la baisse de la consommation
nationale et à la rude concurrence internationale.
Les caves vinicoles, peu ou mal préparées à ces deux
phénomènes, semblent être les premières à
pâtir de la situation.
A la une du mois de février
2007